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Nuit de lecture en hommage à Christian Bobin
Christian Bobin Nuit de lecture : le 20 janvier 2023, le Ministère de la Culture rendait hommage au poète disparu deux mois plus tôt. 1800 personnes dans la rue de Valois, lectures de Daniel Pennac et de la Comédie-Française. Décryptage d'une ferveur qui dépasse le rayon spiritualité.
Une soirée au Ministère de la culture, et la file d'attente jusqu'à la rue
Christian Bobin est mort le 23 novembre 2022 au Creusot, à 71 ans. Quelques semaines plus tard, le Ministère de la Culture a organisé une soirée d'hommage ouverte au public : lectures de ses textes par les acteurs de la Comédie-Française, par Daniel Pennac, et par tout spectateur qui le souhaitait, en libre tribune. Plusieurs centaines de personnes ont fait la queue dans la rue de Valois, dans le froid, pour entrer. La presse culturelle a relayé l'événement comme un moment de ferveur littéraire rare. Pas anodin que la disparition d'un poète qui n'a jamais cherché les médias provoque cette ferveur. Bobin, longtemps cantonné au rayon spiritualité, atteint après sa mort une notoriété grand public que ses éditeurs (Gallimard, Le Temps qu'il fait) n'avaient pas anticipée.
Pourquoi Bobin résonne encore, et même davantage
Bobin a publié plus de 80 livres au cours de sa vie. Le Très-Bas (1992), La Plus que vive (1996), L'homme-joie (2012), La Nuit du cœur (2018) restent ses titres les plus repris. Sa phrase tient dans une formule devenue célèbre : 'C'est l'imprévu que j'espère, et lui seul. Ce à quoi je ne m'attends pas, c'est cela que j'attends.' Plusieurs critiques littéraires soulignent que Bobin a écrit ce qu'on pensait sans pouvoir le dire, dans un français qui semble simple mais qui ne l'est pas. La traduction internationale de Bobin progresse, ses ouvrages étant désormais accessibles en plusieurs langues européennes et en japonais. Ce qui frappe, c'est l'inversion temporelle : un auteur qui semble écrire pour le XIXe siècle parle au XXIe.
Le revers : la mode Bobin peut tuer ce qu'elle célèbre
Le paradoxe est là. La diffusion massive de Bobin (réimpressions, citations sur Instagram, présence sur les calendriers et les comptes inspirations) menace de le réduire au statut de feel-good poet qu'il refusait toute sa vie. Plusieurs critiques littéraires s'inquiètent du fait que Bobin soit devenu une bibliothèque de phrases pour réseaux sociaux, alors que ses livres sont des constructions précises où chaque page tient debout par sa relation aux autres. Ce qui coince, c'est que la viralisation de citations isolées (souvent sorties de leur contexte, parfois carrément attribuées à tort) habille Bobin d'une sentimentalité qu'il combattait. Reste à voir si la maison Gallimard, qui détient les droits, légifèrera ou laissera la diffusion sauvage façonner durablement l'image.
Ce que la suite réserve : un fonds Bobin, des rééditions, et la question de l'héritage
Les ayants droit travaillent. Une réédition complète de l'œuvre est en préparation chez Gallimard. Le Ministère de la Culture a évoqué la possibilité de classer la maison de Bobin au Creusot comme lieu de mémoire littéraire. Cette reconnaissance institutionnelle d'un poète discret marque un tournant : la culture officielle française rattrape en posthumité ce qu'elle ignorait du vivant. La filiation se voit avec Severance, la série qui divise pour mieux régner, même grammaire d'observation intérieure portée à l'écran. Et côté chronique culturelle, l'écho avec Tout ce qu'on ne sait pas sur Studio Ghibli tient : la profondeur d'un univers qu'on croyait connaître. Question ouverte : combien d'auteurs vivants atteignent aujourd'hui ce niveau de pénétration silencieuse de leur lectorat ?
Publié le par Le Filtre