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Severance, la série qui divise pour mieux régner
Severance : et si on pouvait oublier son travail en rentrant chez soi ? La série d'Apple TV de Ben Stiller, qui scinde le cerveau de ses employés, a raflé les Emmy. Décryptage d'une dystopie de bureau qui frôle la réalité neurologique, et fascine autant qu'elle dénonce l'aliénation au travail.
La dystopie de bureau qui a raflé les Emmy
Et si on pouvait oublier son travail en rentrant chez soi ? Severance, la série d'Apple TV+ créée par Dan Erickson et réalisée par Ben Stiller, pousse l'idée jusqu'à l'absurde : des employés acceptent une opération qui scinde leur cerveau entre vie professionnelle et vie privée. Au bureau, ils ne savent rien du dehors ; à la maison, rien du bureau. La série a dominé la dernière cérémonie des Primetime Emmy Awards, avec vingt-sept nominations et huit récompenses, comme le rapporte Notebookcheck. On note la résonance : écrite avant le grand basculement du télétravail, Severance propose la solution la plus radicale au flou entre vie pro et perso, le clivage chirurgical. La fiction met en scène un fantasme que beaucoup, sans le dire, ont caressé.
Quand la science-fiction frôle la réalité neurologique
Le scénario n'est pas si éloigné du réel. Live Science a interrogé des spécialistes sur la plausibilité de la « severance », cette puce qui réveille un innie ignorant tout de l'extérieur : le cerveau humain connaît déjà des formes de dissociation, et la frontière entre fiction et neurologie est plus mince qu'il n'y paraît. La critique a suivi, conquise. Distractify recense un accueil quasi unanime, score de presse et d'audience rarement atteint. Ce qui frappe, c'est l'usage que la série fait de cette idée : non pas un gadget de SF, mais une satire du travail. Son créateur Dan Erickson le formule sans détour, personne ne devrait être aussi investi dans les profits de son patron que dans sa propre vie. Severance met l'aliénation de bureau en thriller, et c'est précisément ce déplacement qui rend la série si efficace.
Le revers : critiquer l'aliénation tout en la rendant désirable
Le paradoxe est là. Severance dénonce brillamment la corporation qui broie ses employés, mais sa fascination esthétique pour les couloirs immaculés et les bureaux design milieu de siècle a nourri une vague de tendances déco et lifestyle. Ce qui coince, c'est que les spectateurs en ressortent souvent envoûtés par l'image de l'aliénation, sans en tirer la conclusion politique. The New Republic pointe d'ailleurs les frustrations d'une deuxième saison qui s'enferme parfois dans son propre dispositif, plus occupée à entretenir le mystère qu'à trancher son propos. La série promet une critique du capitalisme de bureau, mais son succès tient aussi à la beauté froide de ce qu'elle dénonce. La satire se vend, et son décor avec.
Ce que Severance ouvre comme genre, et comme question
Reste à voir ce que cette série laissera. Severance a installé un genre, la dystopie corporate, que les plateformes déclinent désormais à l'envi, d'Industry à The Studio. Le travail comme cauchemar climatisé est devenu un filon premium. Pas anodin que cette vague émerge au moment où le rapport au bureau se renégocie partout, entre télétravail, quiet quitting et refus de l'engagement total, comme le racontent aussi la cantine de Ganni ou notre rapport au temps selon Oliver Burkeman. La question n'est pas de savoir si Severance a marqué, ses récompenses le prouvent, mais ce qu'elle révèle d'une époque qui rêve à voix haute de pouvoir, enfin, laisser son travail à la porte. Question ouverte : combien de temps avant qu'une série propose l'inverse, la fusion totale du pro et du perso, comme nouvelle dystopie ?
Crédit : Severance
Publié le par Le Filtre