Société
Stefan Sagmeister, l’artiste qui mesure le bonheur
Stefan Sagmeister, designer autrichien ultra-créatif, est un ovni artistique. Connu pour les pochettes d’albums des Rolling Stones ou de Jay-Z, ses TED Talks, ses expos de Paris au MoMA ou son film The Happy Show, il a mis tout son travail de graphiste au service de la mesure du bonheur.
Ovni aussi pour ses règles de travail : tous les 7 ans, il ferme son agence pour prendre une année sabbatique, entièrement consacrée à l’expérimentation et à la créativité, de quoi nourrir son business pour les 7 années suivantes.
Dans Finally, Something Good, sa nouvelle exposition à la Gaîté Lyrique, il transforme plus d’un siècle de données (santé, démocratie, migrations) en sculptures, projections et peintures. Verdict : vu sur le temps long, le monde va mieux (si si).
On l’a interviewé chez Le Filtre pour comprendre ses concepts clés : le pouvoir d’une année off, l’importance d’insuffler des éclairs de créativité dans son quotidien ou encore l’« optimism gap », dont les Français sont les champions (malheureux).
Votre expo sur l’optimisme a débuté la semaine du 17 octobre à Paris. Ironie du calendrier ?
Oui, il y a un peu d’ironie. Mais pour moi, c’est exactement le sujet de l’expo : le court terme face au long terme. À court terme, tout a l’air terrible. Les catastrophes et les scandales arrivent vite, et les médias en continu adorent relayer ça. C’est pour ça que les voitures en feu à République sont passées dans tous les JT du monde.
Mais en même temps, ce que j’aime, moi, c’est voir des étudiants se battre pour une meilleure éducation et de meilleures conditions pour étudier. Ce sont des jeunes engagés, des jeunes qui pensent vraiment sur le long terme. Ces deux réalités sont vraies (voitures qui brûlent / revendications pour une meilleure éducation) et existent en même temps. Sauf qu’on ne nous en montre qu’une. Dans le New York Times, on voyait énormément de photos sur ce qui va mal, et presque rien sur ce qui va bien.
Pour faire bouger une société, il faut le bâton et la carotte. Aujourd’hui, les médias donnent surtout du bâton. L’expo, elle, apporte un peu de carotte. Un peu de positif.
Qu’est-ce que l’« optimism gap » ?
« L’optimism gap » est un phénomène qui se décrit ainsi : si on demande à n’importe qui dans le monde, quelle que soit sa culture, comment il va, il répondra : plutôt bien. Mais si on lui demande comment va le monde, il répondra : plutôt mal. Si tout le monde pense ça, c’est qu’on se trompe quelque part, qu’il y a une erreur de perception.
Et le pays où cet écart est le plus fort, c’est la France. Seuls 3 % des Français pensent que le monde va bien. Donc 97 % pensent que le monde va mal, mais eux, personnellement, ils vont bien.
Et ce qui est intéressant, c’est que ça ne marche pas qu’avec le moral ou le bien-être. Prenez le réchauffement climatique : chacun pense qu’il le prend très au sérieux, mais que ce sont les autres qui s’en fichent.
Et plus on s’éloigne de soi, plus l’écart se creuse : moi, je vais super bien / ma famille, plutôt bien / ma ville, ça va / mon pays, bof / et le monde ? Rien ne va plus.
Quels seraient vos conseils pour une « healthy media diet », un régime sain pour consommer les réseaux sociaux ?
Pour consommer les médias de façon saine, mon conseil : variez. Ne faites pas que scroller. Lisez des essais, des ouvrages documentaires. Limitez les réseaux sociaux. Moi, c’est 15 minutes par jour, et je m’en porte très bien. Le temps gagné, je le passe à lire. Un essai, c’est deux ans d’enquête, un an d’écriture, un an d’édition. Soit quatre ans de recul. Avec ce recul, on voit plus large. Et forcément, le tableau est plus positif.
Des pochettes des Rolling Stones à vos projets perso, racontez-nous.
Quand j’ai lancé le studio, j’aimais le design, j’aimais la musique. Je me suis dit : si je mélange les deux, ça va être génial. Et ça l’a été. J’ai fait des pochettes d’album pour des artistes que j’adore : Lou Reed, les Talking Heads, Brian Eno, Jay-Z, les Rolling Stones...
Mais je suis une personne qui s’ennuie vite. Alors faire la pochette de l’album n° 48, c’était moins excitant que de faire la première. Avec les années, j’ai compris que le graphisme est une langue. Et que j’avais appris à la maîtriser. Mais c’était bizarre de ne m’en servir que pour vendre. Parce qu’une pochette, au fond, c’est de la pub.
Alors je me suis demandé : qu’est-ce que je peux dire d’autre avec cette langue ? Avec mon studio, on a fait toute une série : « Ce que j’ai appris dans ma vie jusqu’ici ». Ça m’a donné envie de faire un film. Comme on avait dû classer tout notre travail autour du bonheur, c’est devenu The Happy Film. Je me suis donc prouvé que cette langue pouvait servir à autre chose qu’à vendre.
Pourquoi fermer votre studio tous les sept ans ?
En effet, tous les sept ans, je ferme le studio pendant un an. Et ce n’est pas pour aller à la plage. Je pourrais, mais je n’aime pas ça. Cette année-là, j’expérimente. C’est un moment génial, certes, mais ça a aussi une influence énorme sur le studio. Après chaque sabbatique, il prend une nouvelle trajectoire. Sans ces années off, la plupart des projets qui comptent vraiment pour moi, qui font sens, n’auraient pas existé.
Longtemps, je ne l’ai conseillé à personne. Je me disais : je suis un privilégié de pouvoir le faire. Et puis j’ai donné un TED Talk vu par des millions de personnes. Depuis, des gens viennent me voir : « J’ai vu votre conférence, j’ai pris une année sabbatique. » Et quand je leur demande : « Alors, c’était comment ? », tous, sans exception, ont les yeux qui brillent en me répondant : « C’est la meilleure chose que j’aie jamais faite. » Alors maintenant, je peux la conseiller.
Le problème, c’est que la première sabbatique fait très peur. La mienne m’a fait très peur. Ma compagne, Carolina, vient de faire sa première et elle était terrifiée. Parce qu’on se pose plein de questions : qu’est-ce qui va se passer à mon retour ? Qu’est-ce que les autres vont penser : est-ce qu’ils vont trouver ça peu professionnel ? Comment je vais financer ça ? Alors oui, la première année sabbatique fait vraiment peur. Mais je crois que beaucoup plus de gens peuvent le faire qu’ils ne le pensent. Le vrai frein, ce n’est pas toujours l’argent. C’est la peur.
Comment remettre de la créativité dans sa vie ?
Instaurez un moment sacré dans la semaine. Ça peut être n’importe quand : le samedi de 9 h à 12 h, le soir de 19 h à 21 h. Peu importe, faites comme vous pouvez. L’essentiel, c’est que ce moment reste sacré. Rien ne passe avant. Même si vous passez deux heures à galérer devant une page blanche.
Quoi que vous vouliez faire, il faut commencer. Même si vos premiers essais sont mauvais, vraiment nuls, c’est plus simple d’améliorer quelque chose de nul que d’attendre qu’une idée brillante vous tombe dessus par magie.
J’ai eu plusieurs périodes où je lisais des biographies de rock stars, puis des bios d’humoristes, et enfin d’écrivains. Et toutes disent la même chose : il est important de commencer par quelque chose de mauvais. Un riff de guitare pourri, un début de roman idiot, un dessin raté. Ça se corrige toujours. Mais il faut commencer.
Retrouvez la nouvelle exposition de Stefan Sagmeister, Finally, Something Good, à la Gaîté Lyrique, 3 bis, rue Papin, 75003 Paris. L’exposition dure jusqu’au 18 avril 2027, du mardi au dimanche de 11 h à 20 h. Plein tarif : 13 €.
Publié le par julia@everyday-matters.fr