Chronique
BFF : l’essor des thérapies entre amis
Thérapie amitié : depuis 2022, Barbie Atkinson voit les duos d'amis envahir son cabinet de Houston. Ils représentent 25% de sa clientèle. Pew Research, fractures post-Covid, attentes Millennials. Décryptage d'une friendship therapy qui rejoint le couple sur le divan thérapeutique.
Une thérapeute de l'amitié à Houston, et une pratique qui se développe
Barbie Atkinson exerce comme psychologue à Houston, et la presse américaine a relayé sa pratique de plus en plus fréquente de séances réunissant des duos ou des petits groupes d'amis : des pôles tendus à recoler, des deuils communs à traverser, des transitions de vie (naissance, déménagement, divorce d'un proche) à digérer ensemble. Ces clients représentent désormais une part importante de sa pratique. Le phénomène a un nom : la friendship therapy, ou thérapie de l'amitié. Plusieurs enquêtes Pew Research relayées dans la presse française et anglo-saxonne montrent qu'une majorité d'adultes américains considèrent l'amitié comme l'un des piliers d'une vie épanouie, devançant nettement le mariage. Pas anodin que les outils thérapeutiques traditionnellement réservés au couple se déplacent sur ce terrain.
Pourquoi l'amitié devient un objet de soin, et ce que les Millennials y cherchent
Le glissement est documenté. La sociologue Lisa Wade, à Tulane, défend depuis longtemps l'idée que pour les Millennials et la Gen Z, l'amitié n'est plus une relation de loisir, c'est l'infrastructure émotionnelle principale, en l'absence de partenaire stable ou de proximité géographique avec la famille. Cette centralité change tout : si l'amitié porte le poids émotionnel autrefois réparti entre couple, famille, Église, alors elle peut casser comme un couple casse. Et donc se soigner comme un couple. Plusieurs enquêtes presse documentent que la période Covid a fragilisé un nombre significatif d'amitiés fortes, principalement sur des désaccords politiques ou sanitaires. La pandémie a révélé que des amitiés tenues solides étaient en réalité construites sur l'évitement. Ce qui frappe, c'est que la friendship therapy ne traite pas seulement les ruptures, elle traite l'absence d'outils pour réparer.
Le revers : pathologiser l'amitié, c'est la transformer en travail
Le paradoxe est là. La promesse de la thérapie de l'amitié, c'est de prendre au sérieux des relations longtemps négligées. La conséquence, c'est de transposer sur l'amitié des grilles cliniques (attachement, communication non-violente, contrats relationnels) qui ne lui sont peut-être pas adaptées. Plusieurs philosophes et sociologues, dont Aurélie Jeantet, alertent sur le risque que l'amitié, soignée comme un projet, perde sa singularité d'être la relation qui n'exige pas de protocole. Ce qui coince, c'est que les Millennials et Gen Z arrivent en thérapie avec des attentes sur leur amitié de plus en plus élevées (réciprocité parfaite, disponibilité, soutien constant), nourries par les réseaux sociaux. Plusieurs études relayées dans la presse féminine documentent que les trentenaires se sentent souvent déçus par leurs amis les plus proches. Reste à voir si ce niveau d'exigence relationnelle est tenable.
Ce que la suite va exiger des thérapeutes, et des amitiés
Le marché professionnel s'organise. Aux États-Unis, l'Association américaine de psychologie a créé des certifications spécialisées en thérapie relationnelle hors couple. En France, le Dispositif Psy permet 12 séances remboursées par an, applicables aussi aux thérapies amicales. Le segment thérapie relationnelle hors couple croît rapidement. La filiation se voit avec comment booster votre cerveau, même grammaire de soin neuro-relationnel. Et côté représentation culturelle, l'écho avec Severance, la série qui divise pour mieux régner tient : la fiction explore aussi les fractures relationnelles invisibles. Question ouverte : à quelle vitesse les écoles de psychologie françaises intégreront-elles la friendship therapy dans leurs cursus ?
Publié le par Le Filtre