Poème du Jour
Le poème du jour - Simin Behbahni
Simin Behbahani : surnommée la lionne de l'Iran, cette poétesse a défié le pouvoir en plus de six cents poèmes. En détournant le ghazal classique, elle a dit la guerre, le deuil et l'oppression. Alors que l'Iran se soulève à nouveau, ses vers, écrits il y a des décennies, n'ont rien perdu de leur force.
La poétesse que le régime iranien n'a jamais réussi à faire taire
On la surnommait « la lionne de l'Iran ». Simin Behbahani, née à Téhéran en 1927 et morte en 2014, a passé sa vie à défier le pouvoir par les mots, dans plus de six cents poèmes. Le Washington Post rappelait, à sa mort, comment cette femme menue était devenue le visage d'une résistance par la langue. Ses vers, qui parlent de reconstruire une patrie « avec l'argile de sa propre âme », n'ont rien perdu de leur charge depuis qu'elle les a écrits. On note l'écart entre la fragilité de l'objet, un poème, et la puissance de ce qu'il a tenu en échec, la censure, la menace d'arrestation, l'exil intérieur. La poésie persane a trouvé en elle une voix que ni la guerre ni la répression n'ont fait plier.
Le ghazal détourné pour dire la guerre et le deuil
L'œuvre de Simin Behbahani tient dans un geste : prendre une forme classique et la retourner. Britannica rappelle qu'elle a élargi le ghazal, forme codifiée de la poésie persane, en y plaçant une narratrice et des sujets du quotidien. Sous sa plume, le poème d'amour traditionnel raconte l'angoisse d'une mère qui perd son fils dans la guerre Iran-Irak, ou l'horreur de la lapidation des femmes. Premier recueil en 1951, deux nominations au prix Nobel de littérature, le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes en 2009 : la reconnaissance internationale a suivi un travail mené sous la menace constante. Ce qui frappe, c'est la méthode, faire entrer le présent le plus brutal dans une forme vieille de plusieurs siècles. Behbahani n'a pas rompu avec la tradition, elle l'a forcée à regarder son époque en face.
Ce que l'Occident projette sur une « lionne »
Le paradoxe est là. En faisant de Simin Behbahani une icône de la dissidence, l'Occident risque de réduire une œuvre dense à un symbole commode. Ce qui coince, c'est que le surnom de « lionne de l'Iran », repris partout, peut masquer la finesse formelle de sa poésie au profit d'un récit héroïque plus facile à exporter. Le collectif Ajam Media Collective a justement pointé la tendance à lire la poète persane dans un miroir occidental, en privilégiant son combat politique sur son art. Behbahani fut une militante, mais d'abord une immense styliste de la langue. La célébrer seulement pour son courage, c'est risquer d'oublier ce qui le portait, une maîtrise rare du vers.
Pourquoi ses mots résonnent encore dans l'Iran d'aujourd'hui
Reste à mesurer l'écho de cette voix. Plus de dix ans après sa mort, alors que l'Iran connaît de nouvelles vagues de contestation portées par les femmes, les poèmes de Simin Behbahani circulent à nouveau, repris comme des étendards. Pas anodin qu'une poésie écrite en 1979 serve encore à dire le présent : ce qu'elle visait, l'étouffement d'une société sous le poids des interdits, n'a pas disparu. La question n'est pas de savoir si ses vers ont vieilli, ils n'ont pas pris une ride, mais ce qu'il faut pour qu'une œuvre traverse ainsi les décennies sans perdre sa force. Behbahani offre une réponse : écrire le présent dans une langue assez vaste pour contenir l'avenir. Une voix de femme à mettre en regard du Women Health Summit ou de notre sélection de livres à lire.
Crédit photos : Markus Schreiber, Yasin Akgul
Publié le par Le Filtre