Le Filtre

Ce sont les transitions qui marquent nos vies

Life is in the Transitions : et si nos vies étaient faites de bascules qu'on sait rarement repérer ? Dans son best-seller, Bruce Feiler théorise les « lifequakes », ces méga-transitions qui durent cinq ans. Décryptage d'un livre qui réhabilite le chaos, au risque d'en faire une boîte à outils de plus.

Ce sont les transitions qui marquent nos vies

Le livre qui réhabilite les chamboulements de la vie

Quelle est l'histoire de votre vie ? C'est la question que Bruce Feiler a posée à des centaines d'Américains, dans les cinquante États, pour son best-seller Life is in the Transitions. Sa thèse tient en un constat, ce sont les transitions qui façonnent nos existences, et nous savons rarement les repérer ni les traverser. Publié chez Penguin Random House, l'ouvrage est devenu un succès du New York Times en proposant une idée simple, la vie n'est pas linéaire. On note le renversement, là où la culture valorise les trajectoires droites, Feiler réhabilite les détours, les ruptures, les recommencements. Pas un manuel de plus sur le bonheur, mais une cartographie de nos chamboulements.

Disruptors et « lifequakes », la grammaire d'une vie non linéaire

Le vocabulaire de Bruce Feiler a fait mouche. Il distingue les « disruptors », ces petites secousses qui surviennent en moyenne tous les ans ou deux, des « lifequakes », méga-transitions qui bouleversent tout, un divorce, un licenciement, un deuil, un déménagement. Goodreads résume le chiffre clé, ces grandes transitions durent en moyenne cinq ans, soit la moitié de nos vies passée dans un état instable. Feiler recense plus de cinquante types de perturbations, dont trois à cinq d'ampleur majeure pour un adulte type. Sa page officielle, brucefeiler.com, détaille les trois phases qu'il identifie, l'adieu, le milieu chaotique, le nouveau départ, rarement vécues dans l'ordre. Ce qui frappe, c'est l'effet rassurant, nommer le chaos suffit déjà à le rendre moins menaçant. Savoir qu'on entre « en transition » change la façon de la vivre.

Quand la sagesse des transitions devient une boîte à outils de plus

Le paradoxe est là. Feiler part d'une intuition fine, nos vies sont faites de ruptures, et finit par livrer une méthode, scripts, étapes, stratégies, qui le range parmi les livres de développement personnel qu'il prétend dépasser. Ce qui coince, c'est que réduire les bouleversements de l'existence à un processus en trois phases peut rassurer autant que simplifier. Toutes les transitions ne se ressemblent pas, et toutes ne se « maîtrisent » pas avec une boîte à outils. La promesse de changer le chaos en projet a quelque chose de réconfortant, mais elle gomme la part d'irréductible, le deuil qui ne se planifie pas, la perte qui ne se « réimagine » pas. La carte n'est pas le territoire, surtout quand le territoire, c'est une vie qui bascule.

Pourquoi nos vies en zigzag cherchent des récits pour tenir

Reste à voir ce que ce succès révèle. Life is in the Transitions arrive à un moment où les parcours linéaires, un métier, un couple, une maison, ont volé en éclats, remplacés par des trajectoires en zigzag que personne ne nous a appris à lire. Pas anodin qu'un livre proposant de « raconter » ses transitions cartonne dans une époque obsédée par le récit de soi. Feiler le dit lui-même, la meilleure réponse à un déboire, c'est une histoire. La question n'est pas de savoir si ses outils aident, beaucoup de lecteurs en témoignent, mais si transformer chaque épreuve en chapitre d'une autobiographie nous aide vraiment à la traverser, ou nous pousse à la mettre en scène. Dans le même rayon, on relit Four Thousand Weeks d'Oliver Burkeman et notre sélection de livres de développement personnel. À suivre, transition après transition.

Publié le par Le Filtre

À lire aussi sur Le Filtre